Charles avait très envie d'aller aux toilettes.
Inutile de faire semblant de croire que ça allait passer. Sa vessie le torturait, et Mlle Bird s'était rendu compte qu'il se tortillait sur sa chaise.
Trois institutrices avaient la charge des cours moyens première année de l'école primaire d'Acorn Street. Mlle Kinley était jeune, blonde et pleine d'allant; son petit ami venait la chercher après
l'école dans une Camaro bleue. Mme Trask était bâtie comme un coussin maure, elle se faisait des nattes et avait un rire tonitruant. Et puis, il y avait Mlle Bird.
Charles avait toujours su qu'il finirait chez Mlle Bird. Il le savait. C'était inévitable. Parce que, de toute évidence, Mlle Bird voulait le détruire. Elle ne laissait pas les enfants aller aux
cabinets. Les cabinets, disait Mlle Bird, sont des endroits où sont rangés les balais, et les jeunes gens et jeunes filles bien élevés ne vont jamais là, car les cabinets sont des endroits
désagréables et noirs de poussières. Les jeunes filles et les jeunes gens ne vont pas dans les cabinets, disait-elle. Ils vont aux toilettes.
Charles se tortilla une nouvelle fois.
Mlle Bird lui jeta un regard en coin.
- Charles, dit-elle d'une voix bien nette, sans cesser de désigner la Bolivie du bout de sa baguette, avez-vous envie d'aller aux toilettes?
Cathy Scott, sa voisine de devant, pouffa à l'abri de sa main.
Kenny Griffen ricana et donna à Charles un coup de pied sous le bureau.
Celui-ci vira à l'écarlate.
- Répondez, Charles, continua vivement Mlle Bird. Avez-vous besoin d'... (uriner, elle va dire uriner, elle dit toujours ça)
- Oui, mademoiselle.
- Comment, oui?
- J'ai envie d'aller aux cabi... aux toilettes.
Mlle Bird eut un sourire.
- Très bien, Charles. Vous pouvez aller uriner aux toilettes. Est-ce bien ce que vous voulez faire? Uriner?
Charles baissa la tête, comme un condamné.
- Très bien, Charles. Vous pouvez y aller. Et la prochaine fois, soyez assez gentil pour ne pas attendre qu'on vous demande ce qui se passe.
Rire général. Mlle Bird frappa le tableau de sa baguette à coups secs et répétés.
Traînant les pieds, Charles se dirigea vers la porte, trente paire d'yeux vrillés sur son dos, et chacun de ces gosses, y compris Cathy Scott, savait qu'il allait uriner aux toilettes. Pour
parvenir jusqu'à la porte, il lui fallait parcourir toute la longueur d'un terrain de football américain, pas moins. Mlle Bird ne continua pas la leçon; elle garda le silence jusqu'à ce qu'il eût
ouvert, pénétré dans le couloir miraculeusement vide et refermé derrière lui.
Il se dirigea vers les toilettes des garçons (cabinets cabinets cabinets SI JE VEUX)
en laissant traîner ses doigts sur le carrelage froid du mur, en les laissant rebondir sur le panneau d'affichage couvert de punaises et en effleurant le coffret rouge (BRISER LA GLACE EN CAS D'URGENCE)
du signal d'alarme.
Mlle Bird aimait ça. Oui, elle adorait le faire rougir. Devant Cathy Scott -qui n'avait jamais besoin d'aller aux cabinets, n'était-ce pas injuste?- et tous les autres. Sale g-a-r-c-e, pensa-t-il. Charles avait épelé car il avait décrété l'année précédente que Dieu ne précisait pas qu'il y avait péché si on épelait.
Il entra dans les toilettes des garçons.
Il y faisait frais et l'air était imprégné d'une légère odeur de chlore, pas déplaisante du tout. En pleine matinée, elles étaient propres et désertes, calmes et presque agréables, bien différentes
de ce petit réduit enfumé et puant du cinéma L'Etoile au centre ville.
Les toilettes (cabinets!)
étaient en forme de L, avec des petits miroirs carrés, des lavabos de porcelaine blanche et un distributeur d'essuie-mains alignés sur la largeur.
(NIBROC)
Deux urinoirs et trois cabinets sur la longueur.
Après avoir jeté dans l'un des miroirs un coup d'oeil morose sur son visage mince et quelque peu blafard, Charles passa le coin.
Le tigre était couché à l'autre bout, juste sous la fenêtre à vitre dépolie. C'était un grand tigre, au pelage semblable à un store vénitien fauve barré de rayures sombres. Il releva vivement la
tête et ferma à demi ses yeux verts. Une sorte de grognement doucereux et ronronnant sortit de sa gorge. Il banda ses muscles lisses et se redressa. Sa queue cinglait la porcelaine du dernier
urinoir, produisant de légers tintements.
Le tigre avait l'air méchant et très affamé.
Charles rebroussa chemin en hâte. La porte pneumatique sembla mettre une éternité à se refermer derrière lui, mais lorsqu'elle le fut, il considéra qu'il était en sûreté. Cette porte ne s'ouvrait
sous la poussée que pour entrer, et il n'avait jamais lu ou entendu dire que les tigres fussent assez intelligents pour tirer vers eux une porte.
Il s'essuya le nez du revers de la main. Son coeur cognait si fort qu'il pouvait l'entendre battre. Il avait toujours envie d'aller aux toilettes -plus que jamais.
Il se contorsionna, grimaça et s'appuya sur le ventre avec la main. Il fallait absolument qu'il aille aux cabinets. Si seulement il avait pu etre sûr que personne n'allait venir, il serait
allé dans les toilettes des filles. C'était juste de l'autre côté du couloir. Charles leur lança un regard nostalgique, tout en sachant très bien qu'il n'oserait jamais, non, pas même pour des
millions. Et si Cathy Scott venait? Ou -horreur sans nom!- si Mlle Bird venait?
Peut-être avait-il imaginé le tigre.
Il entrouvrit la porte tout juste assez pour pouvoir jeter un coup d'oeil furtif dans la pièce.
De l'autre côté du décrochement formé par les cabinets le tigre l'observait lui aussi de ses prunelles vertes étincelantes. Au milieu de tout cet éclat, Charles pensa apercevoir une minuscule
moucheture bleue comme si l'oeil du tigre avait absorbé l'un des siens. Comme si...
Une main se posa sur son cou.
Il poussa un cri étouffé. Son coeur se serra, son estomac et sa gorge se contractèrent. Pendant quelques insupportables secondes, il crut qu'il allait mouiller son pantalon.
C'était Kennedy Griffen, qui souriait d'un air suffisant.
- Mlle Bird m'a envoyé t'chercher. Ca fait des sicèles que t'es parti. Qu'es'que tu vas prendre!
- Ouais, mais je ne peux pas aller aux toilettes, répondit Charles qui se sentait vraiment mal après la peur que lui avait faite Kenny.
- T'es constipé! gloussa allégrement Kenny. Attends que je l'dise à Caaathy!
- T'as pas intérêt! répliqua vivement Charles. En plus, c'est pas vrai. Y a un tigre là-d'dans.
- Qu'es'qu'y fait? demanda Kenny. Y pisse?
- Je n'sais pas, répondit Charles en tournant son visage vers le mur. J'voudrais juste qu'y parte.
Il se mit à pleurer.
- Hé! s'écria Kenny, stupéfait et un peu effrayé. Hé!
- Et si je dois absolument y aller? Si c'est pas possible autrement? Mlle Bird dira...
- Allez, interrompit Kenny en l'agrippant d'une main et en poussant la porte de l'autre. Tu racontes des histoires.
Ils furent à l'intérieur avant que Charles, terrifié, ait eu le temps de se dégager pour se blottir contre la porte.
- Un tigre, jeta Kenny écoeuré. Bon sang, Mlle Bird va te passer un de ces savons!
- Il est du côté des cabinets.
Kenny se mit à avancer le long des lavabos.
- Minou-minou-minou? Minou?
- N'y va pas! souffla Charles.
Kenny tourna le coin et disparut.
- Minou-minou? Minou-minou? Min...
Charles se précipita dehors et s'appuya contre le mur.
Il attendit, la main pressée sur la bouche, les yeux fermés; il attendit, attendit le cri.
Il n'y eut aucun cri.
Il ne savait plus depuis combien de temps il était là, frigorifié, la vessie près d'éclater. Il jeta un coup d'oeil à la porte des cabinets pour garçons. Il n'en tira aucune information. Ce n'était
qu'une porte.
Il n'allait pas entrer.
Il ne pouvait pas.
Finalement, il se décida.
Les lavabos et les miroirs étaient impeccables, et la discrète odeur de chlore n'avait aps changé. Mais une autre odeur semblait s'être mêlée à celle-ci. Une odeur presque imperceptible, mais
désagréable, semblable à celle du cuivre fraîchement coupé.
Il étouffa un grogrnement, se précipita avec fébrilité jusqu'à langle du L et risqua un regard de l'autre côté.
Le tigre, allongé sur le sol, léchait ses grosses pattes du bout de sa longue langue rose. Il regarda Charles d'un air indifférent. Un morceau de chemise était pris entre les griffes d'une de ses
pattes.
Son envie le mettait à présent au supplice et il n'y pouvait plus tenir. Cas de force majeure. Sur la pointe des pieds, il retourna jusqu'au lavabo de porcelaine blanche le plus proche de la
sortie.
Mlle fit claquer la porte au moment même où il remontait la fermeture Eclair de son pantalon.
- Oh! quel répugnant petit garçon, dit-elle d'un air presque pensif.
Charles surveillait toujours l'angle du mur.
- Je suis désolé, mademoiselle Bird... le tigre... je vais nettoyer le lavabo... avec du savon... je vous jure que je vais le faire...
- Où est donc Kenneth? demanda Mlle Bird avec calme.
- Je ne sais pas.
Et c'était vrai, il ne le savait pas.
- Est-il là-bas?
- Non! hurla Charles.
Mlle Bird se dirigea d'un air digne vers l'endroit où la pièce faisait un décrochement.
- Venez ici, Kenneth. Immédiatement.
- Mademoiselle Bird...
Mais Mlle Bird était déjà de l'autre côté. Elle s'apprêtait à bondir. Charles pensa qu'elle était sur le point de découvrir ce que ça voulait vraiment dire.
Il ressortit une nouvelle fois. Il but quelques gorgées d'eau à la fontaine. Il regarda le drapeau américain qui flottait au-dessus du gymnase. Il s'attarda devant le panneau d'affichage. La
chouette des bois conseillait : NE VOUS EN MOQUEZ PAS; NE LES POLLUEZ PAS. Le gentil gendarme recommandait : NE SUIVEZ JAMAIS LES ETRANGERS. Charles relut le tout deux fois.
Puis il retourna en classe, marcha les yeux baissés jusqu'à sa place et se glissa sur sa chaise. Il était onze heures moins le quart. Il sortit En route pour le monde entier et commença à
lire l'histoire de Bill au rodéo.