Histoires

Samedi 11 avril 2009

Carnet Intime de Laura :

          5 avril 2009

     Hier, je crois que j'ai rencontré le deuxième homme de ma vie.

     Clément en est jaloux, il me reproche d'avoir passé une trop grande partie de la nuit avec cet homme. Comment pourrais-je oublier mon Clément pour un autre? J'ai beau essayer de le rassurer, je crois qu'il m'en veut. Il n'arrête pas de me répéter que si j'avais rencontré cet homme avant lui, il n'aurait jamais été à la hauteur pour me séduire.

     Peut-être bien qu'il a raison. Je suis tombée sous le charme de cet homme. Depuis que je l'ai trouvé, hier soir, je ne l'ai plus quitté. Je l'ai laissé me conter son histoire toute la nuit, je suis comme hypnotisée par cet homme formidable qu'il était.

    Clément est parti faire un tour, il n'apprécie vraiment pas le fait que je sois ainsi absorbée par mes lectures. Profitons-en pour dormir un peu, et être en forme pour son retour... Je n'aime pas lorsqu'il s'inquiète comme ça, il se fait du mal.




* * *    * * *

Laura se réveilla dans un endroit inconnu. Elle avait un sentiment de bien être, malgré l'atmosphère étrange qui pesait. Elle se rendit rapidement compte du silence qui régnait dans la pièce où elle se trouvait. Aucun son ne se faisait entendre. Elle se leva de son lit, et ses talons sur le sol ne firent aucun bruit. La jeune femme regarda tout autour d'elle : elle se trouvait dans une salle fermée, vide, dont les murs étaient d'un gris uniforme et il n'y avait aucune ouverture, pas même une porte. Mais Laura ne se posa pas de questions.

Elle sentit tout à coup une présence derrière elle et se retourna, pour se retrouver face à un homme plutôt grand, qui semblait venir d'une autre époque. Il était plutôt charmant malgré la cicatrice qui traversait sa joue gauche, et portait un costume abîmé et poussiéreux. Il se tenait droit devant elle et semblait lui aussi ne pas savoir où il se trouvait.
Laura reconnut l'homme tout de suite. Il s'agissait l'auteur du journal qu'elle avait trouvé la veille et qui l'avait occupée toute la nuit, l'emmenant dans un monde différent du sien mais pourtant si proche.


Alfred Valmont?

Alfred fut surpris lorsque la demoiselle qui lui faisait face l'appela par son nom. Que faisait-il dans cet endroit lugubre? Pourquoi se retrouvait-il devant cette créature envoûtante? Ce si joli visage, ces mains si fines, ces jambes qui semblaient si longues... La silhouette de cette jeune femme lui semblait parfaite. Lorsque leurs regards se croisèrent, Alfred eut l'impression qu'il la connaissait depuis toujours.

   Nous nous connaissons, peut-être?

Alfred sentit son coeur se soulever et son estomac se nouer. Cette femme était pour lui. Il devait l'approcher, discuter avec elle, la séduire, en faire son amie, laisser la passion prendre le dessus, et s'en nourrir. Il avait eu cette impression tellement de fois... Mais ici, dans cette pièce close, le sentiment se faisait beaucoup plus fort que ce qu'il avait toujours connu, il n'avait pas envie de prendre son temps, comme il l'avait toujours fait et, bien qu'il eut pris beaucoup de plaisir à séduire ses différentes proies pendant plusieurs jours avant ce moment, ici, il fallait que tout se fasse rapidement.


Moi, je vous connais. Mon prénom est Laura. J'ai lu votre journal.

   Oh, vous avez aimé ce journal, Laura?

Beaucoup, oui. Vous êtes un homme formidable. J'aimerais tant vous connaître un peu plus.

Les deux s'assirent donc face à face sur le lit qui se trouvait dans un coin de la pièce, et commencèrent à discuter.

Laura questionnait beaucoup Alfred, lui faisant racont
er ses différentes aventures avec toutes ces femmes.

Alfred se souvenait dans les moindres détails de tout cela. Il décrivit la beauté de Paula avec une précision étonnante. Laura avait l'impression d'en entendre la voix grave et l'accent italien, comme si elle avait été spectatrice des échanges du couple le soir où Alfred commit son premier crime. Elle pouvait presque voir la longue chevelure noire de cette femme qui ondulait, suivant les mouvements de son corps lors de leurs ébats avant que celui-ci ne tombe inerte sur le couvre-lit rouge-sang de cette chambre. Ses papilles goûtaient la chair ferme de l'Italienne. Son coeur se serra quand Alfred lui raconta comment il avait dû quitter l'appartement discrètement, saisi par la peur d'être démasqué, avant de rentrer chez lui pour prendre conscience de ses actes, et passer plusieurs jours enfermé dans le noir, ne trouvant plus le sommeil.

Suivirent les histoires d'Anny, Liz, à Paris, puis Katy, et enfin Kelly. Alfred décrivit toutes ces aventures pendant des heures, observant Laura s'abreuver de ses paroles, s'en imprégner jusqu'à ressentir elle-même ce qui lui était arrivé, à lui. Il ne dit pas un mot sur ce qui était arrivé ce jour de mai 1919, après que son avion se fut écrasé sur cette île.

Les yeux de Laura pétillaient, elle en demandait toujours plus. Elle se sentait séduite par cet homme qui paraissait si parfait, qui savait cacher tous les crimes qu'il avait commis de sang-froid.

Lorsqu'il eut terminé son histoire, Alfred devint silencieux, et baissa son regard, pensif. Il sentit alors la main de Laura venir prendre la sienne. Il tourna la tête vers elle et fut horrifié par ce qu'il put apercevoir dans son regard. Il pouvait observer dans les yeux de la jeune femme toute l'admiration qu'elle avait pour lui, toute la passion qu'elle avait éprouvée en l'écoutant raconter en détails chacune de ses aventures. Pour la première fois de sa vie, Alfred se sentait être une proie. Lorsque
Laura vint poser une main sur sa joue, il put sentir toute la froideur de son corps, et un frisson lui parcouru l'échine.

Apprenez-moi, Alfred. Faites-moi découvrir cette passion qui vous anime et vous a poussé à commettre ces actes.

Laura vit Alfred se lever d'un bond et quitter la pièce. Elle se retrouva là, seule, et aperçut une feuille volante déposée devant elle, sur le lit.

* * *    * * *


Journal d'Alfred Valmont :

          2 juin 1919

     Quel affreux cauchemar que je viens de faire!

     Mais cela a eu du bon. Pour la première fois de ma vie, j'ai su résiste
r à cette tentation que le Diable m'envoyait et ne pas passer à l'acte. Je crois que je me suis sorti de là, et que plus jamais je ne recommencerai. Je vais pouvoir enfin aimer ma chère et tendre Suzanne comme elle le mérite, et sans retenue. Nous pourrons vivre ensemble heureux, et pas même cette île de malheur ne constituera un obstacle à notre amour.

     Mais j'ai eu très peur, cette nuit, en découvrant qu'il pouvait exister plus horrible que moi. Cette femme était folle, je ne trouve pas d'autre mot pour la décrire. Et le pire, c'est que j'ai nourri sa folie en lui contant mon histoire. Que je suis soulagé que tout cela n'était qu'un mauvais rêve! Car si jamais une telle personne pouvait exister dans ce monde, je crois qu'elle ferait beaucoup, beaucoup de mal.

     Je ne souhaite à aucun homme de croiser un jour le chemin d'une femme comme Laura. Cette femme est vraiment malade, et est capable du pire, je crois.



Lorsqu'Alfred fut réveillé par les douces mains de sa Suzanne, ils n'avait pas de souvenir précis de son rêve, mais se sentait particulièrement bien. Cet état ne dura pas longtemps car, distrait alors qu'ils partaient en chasse pour s'attaquer à Monsieur Jeckson, le jeune homme fut trahi par les pensées dans lesquelles il était plongé et reçu un coup de lame dans la jambe qui lui fut fatal.

Quant à Laura, elle retrouva son Clément allongé auprès d'elle à son réveil, et se blottit dans ses bras. Plus jamais elle ne lui parla de l'homme qui avait écrit le journal qu'elle avait lu toute la nuit.
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Mercredi 22 avril 2009
- 12 -

     Une noix dégringole du haut d'un arbre, percutant sur son chemin quelques branches, tantôt épaisses, tantôt si fines qu'il leur faut un temps avant de retrouver l'immobilité dans laquelle elles dormaient depuis des heures, qui font changer sa trajectoire. Un minuscule oiseau noir, effrayé par la chute infernale du fruit, n'attend pas plus longtemps pour prendre son envol en émettant des cris stridents, partant d'un coup haut dans le ciel avant de ralentir sa vitesse pour aller se poser quelques dizaines de mètres plus loin, sur un autre arbre, presque identique au premier. La noix finit par atterrir sur une motte de terre, produisant un petit son sourd, trace éphémère de l'agitation qu'elle a causé. Elle est rapidement suivie par un écureuil qui, après avoir dévalé le tronc de l'arbre depuis d'impressionnantes hauteurs, fait un bond vers le fruit, s'en empare tout en jetant de vifs regards autour de lui, le corps dressé sur ses fragiles pattes, puis saute à nouveau sur son arbre pour se faufiler entre les branches et aller se cacher dans un creux bien dissimulé par d'épaisses feuilles.

     L'île est très calme. Si on l'observe depuis le large, on peut facilement s'imaginer qu'elle est vierge de toute civilisation, et qu'aucun évènement n'est venu y perturber le cours de
la nature depuis longtemps. On ne se doute pas un instant de ce qui a pu se produire en ces lieux il y a si peu de temps.

     Sur les longues plages de sable fin n'apparaissent que les traces de l'océan, qui vient les lécher selon un rythme bien régulier, laissant entendre la douce berceuse des vagues qui s'approchent, essayant d'atteindre un point toujours plus proche de l'orée de la forêt, comme s'il étendait loin ses bras et tentait de caresser les touffes d'herbes du bout des doigts, puis se retirant dans l'autre sens, très lentement, emportant avec elles toutes les preuves d'un quelconque passage sur les côtes.

     L'on peut toujours décider de s'enfoncer vers l'intérieur des terres, pénétrant dans des bois tout d'abord clairsemés de buissons ça et là, avec quelques arbustes entretenant, grâce à l'ombre qu'ils produisent, la fraîcheur de l'endroit, et ce malgré la chaleur du Soleil qui vient s'abattre sur le sol sec. A certains endroits, toujours très proches des côtes, s'étendent de petits marécages, royaumes des insectes et des petits rongeurs qui, au moindre bruit, fuient en allant s'enfoncer sous les épais noeuds formés par les racines d'arbres qui commencent à se faire plus gros, plus imposants.

    Des animaux plus téméraires s'éloignent du bord de mer pour aller s'abriter dans un bois dense, où la lumière du jour peine à se frayer un chemin entre les épaisses branches très fournies en feuillages. Au détour d'une bute de terre, certains terriers sont creusés, hébergeant probablement toute une famille de lièvres. Les arbres s'élèvent très haut vers le ciel, des yeux fort observateurs y apercevront peut-être quelques oiseaux, parfois peut-être d'autres animaux, sans bien distinguer desquels il s'agit.

     Enfin, si l'on regarde bien, et si l'on sait où chercher, encore faut-il avoir envie de voir ces choses-là, on peut observer les quelques uniques preuves du passage des hommes sur ces terres. Solidement fixées à de hautes branches de certains arbres, régulièrement disposées, se trouvent ce qui ressemble à de vieilles caméras de surveillance. Le vent frais s'engouffrant à travers les bois fait siffler les feuilles, donnant l'impression du bruit que feraient ces appareils s'ils bougeaient uniformément de gauche à droite, lentement. Les reflets des rares rayons de Soleil qui se frayent un chemin à l'intérieur de cette jungle sur les objectifs pourraient presque laisser penser que le petit voyant rouge qui les surplombe est toujours en marche, clignotant de façon constante, battant la mesure, comme si un tic-tac régulier sonnait sur cette île, comme s'il ne s'agissait que de la fin d'un mystérieux compte à rebours.


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Jeudi 23 juillet 2009

Charles avait très envie d'aller aux toilettes.
Inutile de faire semblant de croire que ça allait passer. Sa vessie le torturait, et Mlle Bird s'était rendu compte qu'il se tortillait sur sa chaise.
Trois institutrices avaient la charge des cours moyens première année de l'école primaire d'Acorn Street. Mlle Kinley était jeune, blonde et pleine d'allant; son petit ami venait la chercher après l'école dans une Camaro bleue. Mme Trask était bâtie comme un coussin maure, elle se faisait des nattes et avait un rire tonitruant. Et puis, il y avait Mlle Bird.
Charles avait toujours su qu'il finirait chez Mlle Bird. Il le savait. C'était inévitable. Parce que, de toute évidence, Mlle Bird voulait le détruire. Elle ne laissait pas les enfants aller aux cabinets. Les cabinets, disait Mlle Bird, sont des endroits où sont rangés les balais, et les jeunes gens et jeunes filles bien élevés ne vont jamais , car les cabinets sont des endroits désagréables et noirs de poussières. Les jeunes filles et les jeunes gens ne vont pas dans les cabinets, disait-elle. Ils vont aux toilettes.
Charles se tortilla une nouvelle fois.
Mlle Bird lui jeta un regard en coin.
- Charles, dit-elle d'une voix bien nette, sans cesser de désigner la Bolivie du bout de sa baguette, avez-vous envie d'aller aux toilettes?
Cathy Scott, sa voisine de devant, pouffa à l'abri de sa main.
Kenny Griffen ricana et donna à Charles un coup de pied sous le bureau.
Celui-ci vira à l'écarlate.
- Répondez, Charles, continua vivement Mlle Bird. Avez-vous besoin d'...
(uriner, elle va dire uriner, elle dit toujours ça)
- Oui, mademoiselle.
- Comment, oui?
- J'ai envie d'aller aux cabi... aux toilettes.
Mlle Bird eut un sourire.
- Très bien, Charles. Vous pouvez aller uriner aux toilettes. Est-ce bien ce que vous voulez faire? Uriner?
Charles baissa la tête, comme un condamné.
- Très bien, Charles. Vous pouvez y aller. Et la prochaine fois, soyez assez gentil pour ne pas attendre qu'on vous demande ce qui se passe.
Rire général. Mlle Bird frappa le tableau de sa baguette à coups secs et répétés.
Traînant les pieds, Charles se dirigea vers la porte, trente paire d'yeux vrillés sur son dos, et chacun de ces gosses, y compris Cathy Scott, savait qu'il allait uriner aux toilettes. Pour parvenir jusqu'à la porte, il lui fallait parcourir toute la longueur d'un terrain de football américain, pas moins. Mlle Bird ne continua pas la leçon; elle garda le silence jusqu'à ce qu'il eût ouvert, pénétré dans le couloir miraculeusement vide et refermé derrière lui.
Il se dirigea vers les toilettes des garçons
(cabinets cabinets cabinets SI JE VEUX)
en laissant traîner ses doigts sur le carrelage froid du mur, en les laissant rebondir sur le panneau d'affichage couvert de punaises et en effleurant le coffret rouge
(BRISER LA GLACE EN CAS D'URGENCE)
du signal d'alarme.
Mlle Bird aimait ça. Oui, elle adorait le faire rougir. Devant Cathy Scott -qui n'avait jamais besoin d'aller aux cabinets, n'était-ce pas injuste?- et tous les autres.
Sale g-a-r-c-e, pensa-t-il. Charles avait épelé car il avait décrété l'année précédente que Dieu ne précisait pas qu'il y avait péché si on épelait.
Il entra dans les toilettes des garçons.
Il y faisait frais et l'air était imprégné d'une légère odeur de chlore, pas déplaisante du tout. En pleine matinée, elles étaient propres et désertes, calmes et presque agréables, bien différentes de ce petit réduit enfumé et puant du cinéma L'Etoile au centre ville.
Les toilettes
(cabinets!)
étaient en forme de L, avec des petits miroirs carrés, des lavabos de porcelaine blanche et un distributeur d'essuie-mains alignés sur la largeur.
(NIBROC)
Deux urinoirs et trois cabinets sur la longueur.
Après avoir jeté dans l'un des miroirs un coup d'oeil morose sur son visage mince et quelque peu blafard, Charles passa le coin.
Le tigre était couché à l'autre bout, juste sous la fenêtre à vitre dépolie. C'était un grand tigre, au pelage semblable à un store vénitien fauve barré de rayures sombres. Il releva vivement la tête et ferma à demi ses yeux verts. Une sorte de grognement doucereux et ronronnant sortit de sa gorge. Il banda ses muscles lisses et se redressa. Sa queue cinglait la porcelaine du dernier urinoir, produisant de légers tintements.
Le tigre avait l'air méchant et très affamé.
Charles rebroussa chemin en hâte. La porte pneumatique sembla mettre une éternité à se refermer derrière lui, mais lorsqu'elle le fut, il considéra qu'il était en sûreté. Cette porte ne s'ouvrait sous la poussée que pour entrer, et il n'avait jamais lu ou entendu dire que les tigres fussent assez intelligents pour tirer vers eux une porte.
Il s'essuya le nez du revers de la main. Son coeur cognait si fort qu'il pouvait l'entendre battre. Il avait toujours envie d'aller aux toilettes -plus que jamais.
Il se contorsionna, grimaça et s'appuya sur le ventre avec la main. Il fallait absolument qu'il aille aux cabinets. Si seulement il avait pu etre sûr que personne n'allait venir, il serait allé dans les toilettes des filles. C'était juste de l'autre côté du couloir. Charles leur lança un regard nostalgique, tout en sachant très bien qu'il n'oserait jamais, non, pas même pour des millions. Et si Cathy Scott venait? Ou -horreur sans nom!- si Mlle Bird venait?
Peut-être avait-il imaginé le tigre.
Il entrouvrit la porte tout juste assez pour pouvoir jeter un coup d'oeil furtif dans la pièce.
De l'autre côté du décrochement formé par les cabinets le tigre l'observait lui aussi de ses prunelles vertes étincelantes. Au milieu de tout cet éclat, Charles pensa apercevoir une minuscule moucheture bleue comme si l'oeil du tigre avait absorbé l'un des siens. Comme si...
Une main se posa sur son cou.
Il poussa un cri étouffé. Son coeur se serra, son estomac et sa gorge se contractèrent. Pendant quelques insupportables secondes, il crut qu'il allait mouiller son pantalon.
C'était Kennedy Griffen, qui souriait d'un air suffisant.
- Mlle Bird m'a envoyé t'chercher. Ca fait des sicèles que t'es parti. Qu'es'que tu vas prendre!
- Ouais, mais je ne peux pas aller aux toilettes, répondit Charles qui se sentait vraiment mal après la peur que lui avait faite Kenny.
- T'es constipé! gloussa allégrement Kenny. Attends que je l'dise à Caaathy!
- T'as pas intérêt! répliqua vivement Charles. En plus, c'est pas vrai. Y a un tigre là-d'dans.
- Qu'es'qu'y fait? demanda Kenny. Y pisse?
- Je n'sais pas, répondit Charles en tournant son visage vers le mur. J'voudrais juste qu'y parte.
Il se mit à pleurer.
- Hé! s'écria Kenny, stupéfait et un peu effrayé. Hé!
- Et si je dois absolument y aller? Si c'est pas possible autrement? Mlle Bird dira...
- Allez, interrompit Kenny en l'agrippant d'une main et en poussant la porte de l'autre. Tu racontes des histoires.
Ils furent à l'intérieur avant que Charles, terrifié, ait eu le temps de se dégager pour se blottir contre la porte.
- Un tigre, jeta Kenny écoeuré. Bon sang, Mlle Bird va te passer un de ces savons!
- Il est du côté des cabinets.
Kenny se mit à avancer le long des lavabos.
- Minou-minou-minou? Minou?
- N'y va pas! souffla Charles.
Kenny tourna le coin et disparut.
- Minou-minou? Minou-minou? Min...
Charles se précipita dehors et s'appuya contre le mur.
Il attendit, la main pressée sur la bouche, les yeux fermés; il attendit, attendit le cri.
Il n'y eut aucun cri.
Il ne savait plus depuis combien de temps il était là, frigorifié, la vessie près d'éclater. Il jeta un coup d'oeil à la porte des cabinets pour garçons. Il n'en tira aucune information. Ce n'était qu'une porte.
Il n'allait pas entrer.
Il ne pouvait pas.
Finalement, il se décida.
Les lavabos et les miroirs étaient impeccables, et la discrète odeur de chlore n'avait aps changé. Mais une autre odeur semblait s'être mêlée à celle-ci. Une odeur presque imperceptible, mais désagréable, semblable à celle du cuivre fraîchement coupé.
Il étouffa un grogrnement, se précipita avec fébrilité jusqu'à langle du L et risqua un regard de l'autre côté.
Le tigre, allongé sur le sol, léchait ses grosses pattes du bout de sa longue langue rose. Il regarda Charles d'un air indifférent. Un morceau de chemise était pris entre les griffes d'une de ses pattes.
Son envie le mettait à présent au supplice et il n'y pouvait plus tenir. Cas de force majeure. Sur la pointe des pieds, il retourna jusqu'au lavabo de porcelaine blanche le plus proche de la sortie.
Mlle fit claquer la porte au moment même où il remontait la fermeture Eclair de son pantalon.
- Oh! quel répugnant petit garçon, dit-elle d'un air presque pensif.
Charles surveillait toujours l'angle du mur.
- Je suis désolé, mademoiselle Bird... le tigre... je vais nettoyer le lavabo... avec du savon... je vous jure que je vais le faire...
- Où est donc Kenneth? demanda Mlle Bird avec calme.
- Je ne sais pas.
Et c'était vrai, il ne le savait pas.
- Est-il là-bas?
- Non! hurla Charles.
Mlle Bird se dirigea d'un air digne vers l'endroit où la pièce faisait un décrochement.
- Venez ici, Kenneth. Immédiatement.
- Mademoiselle Bird...
Mais Mlle Bird était déjà de l'autre côté. Elle s'apprêtait à bondir. Charles pensa qu'elle était sur le point de découvrir ce que ça voulait vraiment dire.
Il ressortit une nouvelle fois. Il but quelques gorgées d'eau à la fontaine. Il regarda le drapeau américain qui flottait au-dessus du gymnase. Il s'attarda devant le panneau d'affichage. La chouette des bois conseillait : NE VOUS EN MOQUEZ PAS; NE LES POLLUEZ PAS. Le gentil gendarme recommandait : NE SUIVEZ JAMAIS LES ETRANGERS. Charles relut le tout deux fois.
Puis il retourna en classe, marcha les yeux baissés jusqu'à sa place et se glissa sur sa chaise. Il était onze heures moins le quart. Il sortit En route pour le monde entier et commença à lire l'histoire de Bill au rodéo.

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Samedi 29 août 2009
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